tulipe krach
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Histoires de krachs, chapitre 1

Petites histoires de krachs
TirelireLab · Récits · Histoire financière

Petites histoires
de krachs

Huit crises, quatre siècles, et les mêmes erreurs humaines répétées avec un aplomb intact. Introduction et chapitre premier.

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Récit historique · Introduction & Chapitre 1
La tulipomanie hollandaise de 1637, premier chapitre d’une série de huit grandes crises financières.

IntroductionPourquoi les humains répètent toujours les mêmes erreurs

Amsterdam, 1637. Un homme mange une tulipe.

Ce n’est pas une métaphore. Un marin hollandais, croyant avoir trouvé un oignon ordinaire dans l’entrepôt d’un marchand, le coupa en morceaux et le mangea avec du hareng. L’oignon en question était un bulbe de Semper Augustus — la tulipe la plus précieuse des Pays-Bas, que des collectionneurs s’arrachaient pour des sommes équivalant à plusieurs années de salaire d’un artisan.

On ne sait pas ce qu’il pensa en le mangeant. Le hareng, probablement, était meilleur.

Ce marin ne comprenait pas pourquoi un oignon pouvait valoir autant. Et dans un sens, il avait raison — un oignon ne vaut pas autant. Un bulbe de tulipe ne vaut pas autant. Mais à ce moment précis, dans ce pays précis, pour des raisons qui tenaient à la mode, à la rareté, à l’argent disponible, et à la croyance collective que les prix allaient continuer à monter, les gens étaient prêts à payer n’importe quoi pour en posséder un.

C’est le début de tout.

Ce livre raconte huit grandes crises financières, de la tulipomanie hollandaise de 1637 au short squeeze GameStop de 2021, en passant par John Law, les krachs oubliés de 1873 et 1882, le jeudi noir de 1929, le lundi noir de 1987, la bulle internet de 2000 et les subprimes de 2008.

Ce n’est pas un livre d’économie. Les économistes ont leurs propres livres, avec des graphiques, des équations et des modèles. Ce livre-là est écrit par un historien — quelqu’un dont le métier est de regarder longtemps la même chose pour voir ce que les contemporains ne voient pas, parce qu’ils sont dedans.

Ce que l’historien voit, en regardant quatre siècles de krachs, c’est que la mécanique est toujours la même. Seul le décor change.

La mécanique est la suivante.

Il faut d’abord une innovation réelle — quelque chose qui change effectivement le monde ou qui pourrait le changer. Les tulipes rares étaient une vraie nouveauté esthétique dans l’Europe du XVIIe siècle. Les chemins de fer de 1870 transformaient réellement les économies nationales. Internet en 1995 était vraiment une révolution. L’accès généralisé au crédit immobilier en 2003 permettait réellement à des gens de devenir propriétaires qui ne l’auraient jamais pu autrement.

Il faut ensuite de l’argent facile. Un crédit bon marché, des liquidités abondantes, une époque où emprunter coûte peu et où les marchés semblent ne monter que dans un sens. C’est l’oxygène qui permet à la bulle de grossir.

Il faut ensuite la croyance que cette fois c’est différent. Que les règles habituelles — la prudence, le rapport entre prix et valeur réelle, les leçons des crises passées — ne s’appliquent pas ici, parce que le monde a changé, parce que nous comprenons mieux, parce que les outils dont nous disposons sont nouveaux. Cette croyance est toujours sincère. Elle est toujours fausse.

Il faut enfin un déclencheur. Petit, souvent. Un oignon mangé par un marin. Un déficit commercial américain annoncé un samedi matin. Une rumeur sur l’état d’une banque viennoise. Un tweet d’Elon Musk. Le déclencheur n’est jamais la vraie cause. La vraie cause est toujours la même : le prix de quelque chose a cessé depuis longtemps de refléter sa valeur, et tout le monde le savait sans vouloir le dire.

Pourquoi les humains répètent-ils toujours les mêmes erreurs ?

C’est la question posée en titre de cette introduction. Elle mérite quelques réponses honnêtes, même si elles sont inconfortables.

La première : parce que la mémoire des catastrophes économiques est courte. Non pas parce que les gens sont bêtes — ils ne le sont pas — mais parce que la mémoire se transmet mal. Les gens qui ont vécu 1929 dans leur chair savaient ce que ça faisait. Leurs enfants l’avaient entendu raconter. Leurs petits-enfants avaient lu des livres. Leurs arrière-petits-enfants avaient vu des documentaires. Et les arrière-arrière-petits-enfants, nés dans les années 1980, raisonnaient en termes abstraits sur une catastrophe aussi lointaine qu’une guerre napoléonienne.

La deuxième : parce que refuser de participer à une bulle a un coût réel et immédiat. Si tout le monde autour de vous gagne de l’argent et que vous avez décidé de ne pas jouer parce que vous pensez que ça va finir mal, vous perdez de l’argent en termes relatifs. Votre patrimoine ne progresse pas pendant que celui de vos voisins double. Votre prudence ressemble à de la stupidité jusqu’au jour où elle ressemble à de la sagesse — et ce jour-là, tout le monde dit qu’ils savaient aussi, mais qu’ils ont quand même perdu.

La troisième : parce que les crises profitent à beaucoup de gens avant d’en ruiner d’autres. John Law s’enrichit énormément avant de fuir Paris. Les banquiers de Wall Street touchèrent des bonus records en 2006 et 2007, pendant que les CDO qu’ils vendaient étaient en train de pourrir. Keith Gill se retrouva avec quarante-huit millions de dollars avant que GameStop retombe. Dans une bulle, les gagnants sont réels, nombreux et visibles. Les perdants sont futurs, diffus et invisibles — jusqu’au moment où ils ne le sont plus.

Un mot sur les personnages de ce livre.

Certains sont réels : John Law, Irving Fisher, JP Morgan, Keith Gill, Gabe Plotkin. Leurs faits et gestes sont documentés, vérifiés, sourcés.

D’autres sont fictifs : Adriaan de Vries le marin de la tulipomanie, Thomas Fouchet le commis drapier du temps de John Law, Karl Bruckner le greffier viennois de 1873, Édouard Vasseur le notaire rouennais de 1882, Ruth Hartman la blanchisseuse de New York en 1907, James Whitfield l’imprimeur du Queens en 1929, Keith Patterson le trader de 1987, Sandra Kowalski l’analyste de la bulle internet, Miguel Reyes le vigile de Las Vegas en 2005, Elena Voronova la mathématicienne, Nadia Fournier la restauratrice lyonnaise du Covid.

Ces personnages fictifs ne sont pas des inventions gratuites. Ils représentent des catégories de gens réels, des types humains attestés par les archives, les témoignages, les récits de l’époque. Pour chaque Adriaan de Vries imaginaire, il y a eu des dizaines de marins hollandais du XVIIe siècle qui ne comprenaient pas pourquoi des oignons valaient une fortune. Pour chaque Miguel Reyes, il y a eu des millions d’emprunteurs américains des années 2000 à qui des courtiers ont vendu des prêts qu’ils ne pourraient jamais rembourser.

Les personnages fictifs servent à rendre visible ce que les chiffres rendent abstrait. Un krach, ce n’est pas un indice qui baisse. C’est quelqu’un qui ouvre un tiroir, regarde un certificat sans valeur, et le referme sans bruit.

Ce livre ne se termine pas sur une leçon.

Les livres d’histoire qui se terminent sur des leçons me mettent mal à l’aise. Ils présupposent que les erreurs viennent d’un manque de savoir, et que le savoir suffit à les éviter. Ce n’est pas ce que l’histoire enseigne.

Ce que l’histoire enseigne (si on l’écoute avec attention et sans condescendance envers les gens du passé) c’est que les mêmes mécanismes se déclenchent dans des contextes toujours nouveaux, avec des gens toujours intelligents, toujours bien intentionnés, toujours convaincus que leur époque est différente des précédentes.

Ce livre se termine plutôt sur une invitation à regarder.

Regarder les marchés qui montent vite et beaucoup. Regarder les innovations qu’on dit révolutionnaires. Regarder l’argent facile et le crédit bon marché. Regarder les experts qui disent que cette fois c’est différent.

Et se demander, calmement, ce que dirait un historien qui lirait les journaux d’aujourd’hui dans cinquante ans.

Peut-être rien de particulier. Peut-être beaucoup.

Mais poser la question, c’est déjà quelque chose.

Chapitre 1 · 1637

La tulipomanieQuand un bulbe valait le prix d’une maison

Adriaan de Vries rentre de six mois en mer. Il pue la poiscaille, le goudron et la privation. Les Indes orientales, c’est beau sur les cartes, ça l’est moins quand on y passe l’hiver à écoper. Il a vingt-huit ans, un mal de dos chronique, et une faim carabinée. En débarquant sur le quai d’Hoorn, il pense à quatre choses dans l’ordre : manger, boire, baiser et dormir.

Son armateur, un certain Pieter Blom, l’a logé deux rues derrière le port. Une maison de pierre propre, une vraie, avec une cheminée qui tire et une bonne qui sait cuisiner. Adriaan entre, pose son sac, et tombe sur la cuisine. Sur le comptoir en bois trône un objet qui ressemble trait pour trait à un gros oignon. Un bel oignon. Ferme, bien rond, avec ce petit bout pointu qui promet quelque chose de savoureux.

Adriaan l’avale cru, debout, les doigts encore humides de l’eau du port.

Puis il s’en va dormir, heureux mais avec un trique que seule une professionnelle pourrait apaiser.

Ce qu’il venait de croquer, c’était un Semper Augustus. Le bulbe de tulipe le plus rare et le plus convoité de toute la République néerlandaise. Son repas valait, à ce moment précis, environ deux mille florins, soit deux ans de salaire d’un artisan qualifié, le prix d’une belle maison sur le canal, ou encore un cheval avec son harnais, ses couvertures et une carriole neuve par-dessus le marché. On s’en fout, direz-vous. Adriaan, lui, aussi. Il dormait comme un bienheureux.

Il fut arrêté le lendemain matin et conduit devant un magistrat. Pas pour vol, à strictement parler. Pour destruction de propriété.

La nuance est cruelle.

Il ressortit du tribunal trois heures plus tard, l’amende vidant la moitié de sa prime de navigation, avec un mal de tête qui n’avait rien à voir avec la faim. Le greffier lui avait montré le registre. Deux mille florins. Il avait avalé deux mille florins, ce putain d’oignon valait deux mille florins. Adriaan avait travaillé six mois pour gagner soixante-dix florins. Il avait donc mangé, en un geste distrait, l’équivalent de près de trois ans de travail.

Il s’assit sur le quai et ralluma la pipe qu’il gardait depuis Ceylan.

Le port d’Hoorn sentait comme il avait toujours senti : poisson, goudron, eau froide, fumée de tourbe. Mais quelque chose avait changé depuis son départ. Il n’aurait pas su dire quoi exactement. Les bateaux étaient les mêmes, les maisons pareilles, les mouettes toujours aussi connes. Pourtant il y avait quelque chose dans l’air. Une agitation différente. Des hommes qui marchaient trop vite, des conversations qui s’arrêtaient quand on passait trop près, des poignées de mains échangées à la sauvette sur les marches des tavernes.

Un gamin d’une douzaine d’années passa en courant, un papier plié serré dans le poing.

— Hé bonhomme. Tu portes quoi là ?

— Un bon de souscription, m’sieur ! Pour des Viceroy de mars !

Il repartit en courant sans attendre de réponse.

Adriaan regarda sa pipe. Il ne savait pas ce qu’était un bon de souscription. Il ne savait pas ce qu’était un Viceroy de mars. Il était marin, il naviguait depuis l’âge de quinze ans, il savait lire une carte et estimer le vent. Ce qu’il savait aussi, c’est qu’il venait de croquer deux mille florins et qu’on lui avait dit que c’était une fleur.

Il rentra voir Pieter Blom.

Pieter Blom était un homme trapu, rougeaud, avec des mains de docker et un goût prononcé pour les fromages à odeur forte. Il avait fait fortune dans le commerce du hareng salé, puis investi dans deux navires qu’il louait à la Compagnie des Indes. Un homme sérieux. Un homme qui comptait ses florins deux fois avant de les dépenser.

Adriaan le trouva dans son bureau, entouré de papiers, l’air d’un homme qui a beaucoup d’argent et beaucoup de soucis.

— Ton oignon, dit Adriaan.

— Mon bulbe, corrigea Blom sans lever les yeux.

— Ton bulbe. C’était deux mille florins.

— Oui.

— Deux mille florins pour une fleur.

Blom posa sa plume. Il regarda Adriaan avec l’expression d’un père qui explique pour la dixième fois la même chose à un enfant intellectuellement peu précoce.

— Assieds-toi.

Adriaan s’assit.

— Ce n’est pas une fleur. C’est un Semper Augustus. La variété la plus rare de Hollande. Elle ne pousse nulle part ailleurs sur terre. Elle a des rayures rouges et blanches qui ne ressemblent à rien de ce que tu as vu. Et il en existe moins de douze au monde. Douze, tu comprends ?

— Douze bulbes dans le monde entier.

— Douze bulbes connus. Peut-être moins. Et chacun vaut entre deux et douze mille florins selon qui l’achète et dans quelle humeur il est. C’est ça le marché.

Adriaan calcula. Douze bulbes à dix mille florins chacun, ça faisait cent vingt mille florins. Le revenu annuel de la Compagnie des Indes orientales pour une bonne année.

— Et toi tu en avais un qui traînait dans ta cuisine.

— Il ne traînait pas. Je l’avais posé là cinq minutes en attendant de le mettre en sécurité. Ma bonne savait qu’elle ne devait pas y toucher. Toi non plus, normalement.

— J’étais pas là normalement.

— Non.

Silence.

— Bon. Et maintenant ?

Blom reprit sa plume.

— Maintenant rien. Tu m’as coûté deux mille florins. Je les retire de tes gages sur les trois prochains voyages. Et tu m’écoutes deux minutes, parce que ce que je vais te dire va peut-être compenser ta perte.

Ce que Blom lui expliqua ce soir-là, Adriaan mit quelques jours à vraiment le comprendre.

La tulipe était arrivée d’Orient une cinquantaine d’années plus tôt. Un ambassadeur autrichien l’avait ramenée de Constantinople, où elle poussait dans les jardins du sultan (tülbend en turc), à cause de la forme du pétale ouvert qui ressemble à un turban. Le mot avait traversé les langues et était devenu tulipe. Au début, ça n’intéressait que les botanistes et quelques aristos avec des jardins et du temps à perdre. Puis, peu à peu, la bourgeoisie hollandaise s’y était intéressé et avait spéculé sur son prix.

Les variétés les plus belles : le Semper Augustus, le Viceroy, le Broken Tulip avec ses flammes de couleur qui semblent peintes au pinceau, sont en réalité malades. Un parasite appelé potyvirus infecte les bulbes et produit ces motifs flammés extraordinaires, totalement imprévisibles, impossibles à reproduire à volonté, uniques pour ainsi dire. Un bulbe infecté peut transformer une fleur ordinaire en chef-d’œuvre impressionniste. On ne le sait pas avant que ça pousse. Ce qui singifie qu’acheter un bulbe rare, c’est acheter un mystère, une promesse.

Et les Hollandais adorent les mystères, surtout ceux qui peuvent enrichir.

Un problème se pose néanmoins : les tulipes ne peuvent être déracinées et transportées qu’entre juin et septembre, quand elles dorment. Le reste de l’année, on ne peut pas les livrer. Alors les marchands avaient inventé quelque chose : le billet à effet. Un papier. Une promesse écrite de livrer une quantité donnée de bulbes de telle variété à telle date, au prix convenu. Le billet circulait. Il changeait de mains. On achetait et revendait le papier sans jamais voir la fleur, parfois dix fois dans la même journée. C’était du commerce de vent, du commerce de promesses, mais ça fonctionnait car les prix ne ne cessaient de monter. C’était le début de la spéculation.

En trois ans, le prix du Semper Augustus avait été multiplié par douze.

— Et tout le monde achète ? demanda Adriaan.

— Tout le monde, répéta Blom. Le tisserand du coin de la rue a vendu son métier à tisser pour acheter des Viceroy. Le pasteur de l’église du port a hypothéqué son presbytère. J’ai même entendu parler d’un brasseur qui a troqué son affaire entière — les cuves, les chevaux, le stock — contre un seul bulbe de Semper Augustus.

— Il est fou.

— Il a vendu le bulbe trois semaines plus tard avec cent pour cent de bénéfice. Alors maintenant il boit dans les tavernes et tout le monde le surnomme « le génie » ou « gros bulbe ».

Adriaan était pensif.

— Et toi, t’en as d’autres ?

Blom sourit pour la première fois depuis le début de la conversation.

— J’en ai vingt-trois. De différentes variétés. Et depuis six mois qu’ils sont en terre, leur valeur a doublé.

Adriaan passait ses journées à arpenter les tavernes du port. Il prenait du bon temps avec les quelques florins qu’il lui restait. Il les dépensait en bière et en femmes bon marché.

La ville de Hoorn ne ressemblait plus à la ville de Hoorn qu’il avait connu. Les poissonniers discutaient de variétés de tulipes. Les cordonniers calculaient les gains sur des ventes de bulbes… Dans chaque estaminet, il y avait une table où on négociait, une ardoise où on notait les prix, et toujours un gars dans le coin qui observait et se sentait un peu plus malin que les autres.

La taverne de Jan Hendrickszoon, surnommée le Hareng d’Or, était la plus animée. Jan avait commencé à tenir une espèce de bourse informelle deux ans plus tôt, après que ses clients avaient pris l’habitude de s’y retrouver pour négocier. Il avait mis des tables, accroché une ardoise au mur, embauché un gamin pour noter les transactions. Le soir, la fumée de pipe était si épaisse qu’on voyait à peine d’un bout à l’autre.

— Gouda Blanc de printemps, lot de dix, à six cents florins le lot. Qui prend ?

— Cinq cent cinquante.

— Six cents ou rien.

— Cinq cent quatre-vingts et j’achète maintenant.

Poignée de mains. Le gamin notait. Jan servait une tournée. Tout le monde était content.

Adriaan était dans le fond avec une chope et une fille. Il observait ce fascinant manège.

À sa droite, deux artisans en blouse de travail négociaient un lot de Broken Tulip avec une application de comptables. L’un d’eux avait un livre de comptes ouvert sur la table, recouvert de chiffres et de ratures. L’autre extirpait de son vieux sac en cuir une petite balance et pesait les billets à effet l’un après l’autre, comme si le papier avait une quelconque valeur physique.

À sa gauche, une femme d’une cinquantaine d’années, habillée bourgeoisement, négociait avec un jeune homme qui portait des vêtements trop chers pour ses manières. Elle tenait son billet à effet du bout des doigts avec la précaution de quelqu’un qui tend un rubis cœur de pigeon de 5 carats. Et elle avait raison.

— Viceroy, floraison de mars, lot de cinq. Je les veux à mille quatre cents.

— Mille deux cents.

— Mille trois cent cinquante et je signe là.

Le jeune homme calcula. Puis sourit.

— Signé.

La femme tira de son réticule un petit encrier en argent, trempa sa plume, signa le billet avec une solennité particulièrement grave. Elle repartit avec son papier sous le bras, l’air satisfaite d’un investisseur qui a fait l’affaire du siècle.

Adriaan finit sa chope tout en tripotant un peu la belle de nuit qui l’accompagnait. Il éructa violemment et interpella le patron.

— Hé Jan. Il se passe quoi exactement ici ?

Jan Hendrickszoon posa ses deux poings sur le comptoir et pencha sa masse vers lui.

— Il se passe que ces gens-là vont être riches ou ruinés dans six semaines, et qu’entre-temps ils boivent ma bière. Ce qui me convient parfaitement dans les deux cas.

Le problème d’Adriaan, c’était ses quarante florins.

Quarante florins de prime de navigation, tout ce qu’il lui restait après l’amende du tribunal. De quoi vivre deux mois, ou investir dans quelque chose car les femmes et la bière requinquaient un homme mais ces plaisirs ont un coût. Comment faire ? Dans quoi investir ? Un Semper Augustus était hors de portée. Un Viceroy de qualité, pareil. Il fallait aller chercher dans les variétés inférieures, les communes, celles dont les noms ne faisaient rêver personne : le Gouda Blanc, le Leyde Ordinaire, le Rood van Haarlem. Des tulipes banales, mais dont les prix avaient quand même doublé en trois mois.

Il trouva son courtier dans la rue, un petit homme nommé Gerrit Hoekstra qui opérait entre la taverne et le quai avec la mobilité d’un homme qui n’a pas besoin de bureau.

— Gerrit. Quarante florins. Qu’est-ce que je peux acheter ?

Gerrit le regarda avec l’expression d’un médecin qu’on consulte pour une petite toux.

— Avec quarante florins, tu peux prendre un contrat sur du Gouda Blanc. Lot de trois bulbes, floraison de mars, livraison en juin si tu veux vraiment les avoir. Mais personne n’attend la livraison en réalité. Tu revends le billet avant.

— Et ça monte encore ?

— Tout monte. T’as vu quelque chose baisser depuis un an, toi ?

Adriaan réfléchit. Non.

— Je signe quoi ?

Gerrit sortit de sa veste un billet à effet pré-rempli, y inscrivit les détails, tendit la plume. Adriaan signa. Gerrit prit ses quarante florins, compta les pièces avec soin, en glissa quelques-unes dans une poche intérieure et donna le reçu.

— Bonne chance, marin.

— T’as besoin de me souhaiter de la chance pour ça ?

Gerrit haussa les épaules avec un petit sourire.

— J’en souhaite à tout le monde. C’est mon métier.

Les jours qui suivirent furent pour le moins étranges.

Adriaan se promenait dans Hoorn avec son billet dans la poche intérieure de sa veste, le même endroit où il rangeait ses documents de navigation. Il le vérifiait parfois, juste pour voir s’il n’avait pas bougé. Trois bulbes de Gouda Blanc, floraison mars 1637, prix d’achat quarante florins, signé Gerrit Hoekstra courtier.

Une semaine après, son billet valait cinquante-six florins.

Il alla voir Gerrit.

— Mon lot vaut cinquante-six florins ?

— Ce matin oui. Ce soir peut-être cinquante-huit.

— Je peux revendre ?

— Quand tu veux.

Adriaan ne revendit pas. Il attendit. Il devenait cupide.

Dix jours plus tard, soixante-dix florins.

De nouvelles pensées germaient dans son esprit. Ce n’était pas difficile à comprendre, en fait. C’était même d’une simplicité presque offensante. Les prix montaient parce que les gens achetaient. Les gens achetaient parce que les prix montaient. On pouvait tourner ça dans tous les sens, ça donnait le même résultat. Et tant que tout le monde y croyait, ça continuait.

Il alla au Hareng d’Or et commanda une bière. À sa table voisine, un homme qu’il ne connaissait pas lui adressa la parole sans même se présenter.

— T’as quoi toi ?

— Du Gouda Blanc. Lot de trois.

— Combien tu l’as payé ?

— Quarante.

— Il vaut soixante-dix maintenant. T’as bien fait d’attendre.

Adriaan le regarda. L’homme avait une veste en bon drap, des mains calleuses, l’accent du port. Un docker, peut-être, ou un simple matelot.

— T’as quoi toi ?

— Du Viceroy. Deux lots. Je les ai pris à six cents, ils valent mille cent maintenant. J’attends encore un peu.

— Et après ?

— Après je revends et je m’achète une nouvelle baraque.

Il énonça cela avec l’aplomb et le naturel de quelqu’un qui dit : après, je vais acheter une baguette. Comme si acheter une nouvelle maison en spéculant sur des fleurs était chose parfaitement ordinaire, une activité raisonnable d’homme sérieux. Adriaan vida sa chopine et sortit.

Dans la rue, il croisa la bonne à tout faire de Blom, une femme d’une quarantaine d’années du nom de Grietje, connue dans le quartier pour son pain de seigle et son caractère de chien. Elle lui fit un petit signe de la tête, l’air absent, occupée à regarder un papier qu’elle tenait à deux mains.

— Grietje. C’est quoi ça ?

— Un bon de souscription. Sur du Rood van Haarlem. J’en ai pris pour six mois de gages.

— Six mois de gages dans des tulipes.

— Quatre mois de gages maintenant. Le reste dans deux semaines si ça continue.

Elle repartit, le billet serré contre elle, la démarche de quelqu’un qui transporte quelque chose d’infiniment précieux.

Adriaan pensa à la bonne de Blom qui spéculait sur des fleurs avec ses gages. Il pensa au docker de la taverne qui allait s’acheter une nouvelle baraque. Il pensa au gamin de douze ans qui courait avec son bon de souscription. Et puis il pensa à son propre billet, qui valait maintenant soixante-dix florins au lieu de quarante.

Ce soir-là il rentra chez lui et dormit fort mal, pour la première fois depuis son retour.

Début février, le marché de la tulipe était étrange.

Pas dans le sens d’inquiétant. Dans le sens de trop. Trop d’agitation, trop de monde dans les tavernes, trop de billets qui changeaient de mains trop vite. Adriaan avait navigué assez pour savoir reconnaître quand une mer se charge, quand la houle devient irrégulière, quand les mouettes volent différemment. Il y avait ce même truc dans l’air à Hoorn. Une tension qui n’était pas là deux semaines avant.

Les prix continuaient de monter, mais les acheteurs avaient l’air moins sûrs d’eux qu’avant. Ils négociaient plus longuement. Ils posaient des questions sur les variétés, sur les horticulteurs, sur la date exacte de floraison. Avant, personne ne posait de questions. Avant, on achetait.

Un soir, Jan Hendrickszoon, le patron de la taverne, ferma son ardoise plus tôt que d’habitude.

— Pourquoi tu fermes si tôt ? lui demanda Adriaan.

— Y’a moins de monde ce soir. Je sais pas pourquoi.

— C’est pas grave.

— Non, dit Jan. C’est probablement pas grave.

Il dit ça sans grande conviction, les yeux fixés sur l’ardoise vide.

Le 3 février 1637, une vente aux enchères ordinaire eut lieu à Haarlem, dans une taverne du centre-ville. Des lots de bulbes moyens, rien d’exceptionnel. La vente était prévue pour deux heures de l’après-midi.

Les acheteurs habituels ne vinrent pas.

Personne ne sait exactement pourquoi. Peut-être que les prix avaient atteint un niveau si haut que même les plus optimistes hésitaient à signer. Peut-être qu’une rumeur avait couru la nuit d’avant : à Haarlem une épidémie de peste bubonique faisait des morts depuis quelques semaines, ce qui donnait au commerce des tulipes une saveur particulièrement macabre. Peut-être simplement que le temps était mauvais et que les gens n’avaient pas envie de sortir.

Les vendeurs attendirent. Puis baissèrent leurs prix. Puis attendirent encore. Rien.

La nouvelle mit deux jours à atteindre Hoorn.

Ce matin-là, Adriaan se réveilla avec un nœud dans l’estomac, un nœud comparable à celui qu’il connaissait si bien, la sensation qu’il avait toujours avant une tempête. Il alla directement au port chercher Gerrit Hoekstra. Gerrit n’était pas à son poste habituel. Il alla au Hareng d’Or. Jan était là, mais il ne servait pas de bière. Il regardait ses tables vides, l’ardoise avait disparu.

— Jan. Les prix ?

— Ils ont pas encore ouvert ce matin.

— Comment ça ils ont pas ouvert ?

Jan haussa les épaules avec l’air de quelqu’un qui n’a pas envie de répondre à la question.

Adriaan ressortit et trouva finalement Gerrit dans une ruelle, en grande conversation avec deux autres courtiers. Gerrit avait l’air épuisé, au bord du gouffre même.

— Gerrit. Mon lot. Il vaut quoi ?

Gerrit regarda ses pieds.

— Ce matin… quarante-cinq florins.

— Il valait soixante-dix il y a quatre jours.

— Je sais.

— C’est quoi ce bordel ?

Gerrit leva les mains en signe d’impuissance.

— À Haarlem, y’a personne qui a acheté avant-hier. La nouvelle a couru. Les gens ont eu peur. Ils revendent tous en même temps. Et quand tout le monde vend, y’a plus d’acheteurs. Et quand y’a plus d’acheteurs…

— Les prix baissent.

— Les prix s’effondrent.

Adriaan resta silencieux une seconde.

— Je revends maintenant ?

Gerrit le regarda avec une expression qui voulait dire : si tu veux, mais ça va pas changer grand-chose.

— Quarante-cinq florins. T’as mis quarante. Tu gagnes cinq florins, moins les frais de sept florins. T’auras presque rien perdu.

— Et si j’attends ?

— Si t’attends, demain matin c’est peut-être trente.

Adriaan vendit. Il récupéra trente-huit florins après les frais de Gerrit. Il avait perdu deux florins en deux semaines de spéculation.

Contre toute attente, il se sentit soulagé, presque chanceux.

Les semaines qui suivirent furent terribles.

Les prix ne remontèrent pas. Ils continuèrent à baisser, lentement d’abord, puis d’un coup, comme une cargaison qui se décroche dans la cale. En mars, un Semper Augustus valait cinq cents florins. En avril, moins de cent. Le Viceroy qui s’était vendu mille cinq cents en janvier se négociait pour quelques dizaines. Le Gouda Blanc qu’Adriaan avait revendu à trente-huit était tombé à six.

Six florins pour trois bulbes de tulipe. Le prix d’un repas correct et d’une nuit accompagnée d’une catin bon marché.

Les tribunaux d’Hoorn, d’Amsterdam et d’Haarlem furent submergés de procès. Les gens qui avaient signé des contrats en janvier refusaient de les honorer en mars. Ils auraient dû payer mille florins pour des bulbes qui en valaient cinquante. Les gens qui avaient vendu leurs billets refusaient de livrer parce qu’ils avaient perdu l’argent ailleurs. Les juges ne savaient plus quoi faire. Le gouvernement des Provinces-Unies déclara finalement que les contrats à terme pouvaient être annulés moyennant le paiement d’une pénalité de dix pour cent, ce qui revenait à dire, en clair, que l’État ne ferait rien, et que chacun devait se débrouiller.

Kees, le voisin de Blom, perdit ses économies de dix ans. Il remit sa blouse de réparateur de filets de pêche.

Grietje, la bonne de Blom, perdit six mois de gages. Elle continua à faire le pain de seigle comme avant, en silence.

Le brasseur qui avait échangé sa brasserie contre un Semper Augustus, et qui avait revendu à profit juste avant l’effondrement, passa l’hiver à offrir des tournées et à raconter l’histoire. Les gens l’écoutaient avec des sourires crispés.

Pieter Blom s’en sortit à peu près, il avait eu la prudence de ne jamais mettre plus de vingt pour cent de sa fortune dans les bulbes. Il perdit de l’argent, mais pas au point de compromettre ses affaires. Le soir du 4 mars, il invita Adriaan à dîner et ouvrit une bouteille de vin de Bourgogne qui valait son pesant de bulbes !

— T’as perdu combien ? demanda-t-il.

— Deux florins. Plus les frais.

— T’as eu de la chance.

— J’ai vendu à temps.

— C’est pareil.

Ils burent en silence un moment.

— Et toi ? demanda Adriaan.

— Moi j’ai perdu quatre mille florins. Mais j’en avais quarante mille. Ça va.

Adriaan regarda son verre.

— Le Semper Augustus que j’ai mangé.

— Oui.

— Il vaut combien maintenant ?

Blom prit une gorgée de vin.

— Soixante florins, je crois. Peut-être moins.

Adriaan calcula. Il avait mangé soixante florins. Et payé deux mille d’amende pour ça. Ce qui signifiait qu’il avait payé deux mille florins pour quelque chose qui valait au moment du jugement deux mille florins, et qui valait maintenant soixante. Si le tribunal avait attendu deux mois, l’amende aurait été de soixante florins.

La justice ne pouvait pas anticiper les marchés, après tout.

— J’aurais peut-être dû en manger un deuxième, dit-il.

Blom le regarda une seconde, puis éclata de rire. Un vrai rire, le premier depuis des semaines. Adriaan rit aussi.

Dehors, sur le quai, la mer était fidèle à elle-même. Froide, grise, régulière.

Adriaan de Vries embarqua trois semaines plus tard pour les Indes. Il navigua encore vingt ans, fit six fois le cap de Bonne-Espérance, essuya deux tempêtes sérieuses et une mutinerie qu’il réprima avec l’efficacité d’un homme qui ne craint plus grand-chose. Mais plus jamais il ne spécula.

Et jusqu’à la fin de ses jours, même la vue d’un oignon continua de l’écœurer.

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