Récit des plus grands krachs de l’Histoire boursière
Les Grands Krachs de l’Histoire Boursière
De 1637 à nos jours. Quand les marchés dévissent, l’humanité perd la tête
Les krachs boursiers fascinent autant qu’ils terrifient. Ils sont la preuve répétée, que l’être humain est incapable d’apprendre de ses erreurs financières. De la tulipe hollandaise vendue au prix d’une maison bourgeoise aux algorithmes de trading qui s’emballent à la vitesse de la lumière, l’histoire des effondrements boursiers est une galerie de portraits de l’absurde où la cupidité côtoie la naïveté, où les génies finissent ruinés, et où les plus grands esprits économiques de leur époque se retrouvent à compter leurs sous.
Ce que ces crises ont en commun ? Elles naissent toujours d’un excès d’optimisme, se nourrissent d’une croyance collective que « cette fois, c’est différent », et s’effondrent quand la réalité reprend ses droits avec une brutalité inversement proportionnelle.

1637 — La Tulipomanie Hollandaise
| −99 % | 3 ans | 10× |
|---|---|---|
| Chute des prix | Durée de la bulle | Salaire annuel / bulbe |
Nous sommes en Hollande, au début du XVIIe siècle. Les Pays-Bas sont alors la première puissance commerciale du monde, et leurs marchands, enrichis par le commerce des épices, cherchent de nouveaux objets sur lesquels spéculer. La tulipe, fraîchement importée de l’Empire ottoman, devient cet objet. Ses bulbes, dont certaines variétés présentent des motifs extraordinaires dus à un virus, se mettent à valoir des fortunes.
Entre 1634 et 1637, un véritable marché à terme se met en place : on achète et revend des bulbes encore dans la terre, parfois plusieurs fois par jour. En février 1637, un bulbe de Semper Augustus (la variété la plus prisée) se négocie à 10 000 florins, soit l’équivalent de dix ans de salaire d’un artisan qualifié, ou encore d’une maison avec jardin sur l’un des canaux d’Amsterdam.
Puis, un mardi de février 1637, à Haarlem, lors d’une vente aux enchères, personne ne se présente. Pas un seul acheteur. La panique se répand en quelques jours. Les prix s’effondrent de 99 % en quelques semaines. Des familles entières se retrouvent ruinées…
Un riche marchand d’Amsterdam découvre un matin que son domestique a cuit et mangé avec appétit ce qu’il prenait pour un oignon un peu étrange. Ce n’était pas un oignon. C’était un bulbe de Semper Augustus soigneusement rangé là. Valeur estimée : 3 000 florins, de quoi nourrir l’ensemble de la maisonneée pendant plusieurs années.
Le domestique, ignorant tout de la tulipomanie, fut fort étonné d’être arrêté pour avoir déjeuné de ce qui lui semblait être un légume.
1720 — La Compagnie du Mississippi & la Bulle des Mers du Sud
| −97 % | 6 mois | 30 000 |
|---|---|---|
| Chute des actions | Durée de la folie | Familles ruinées |
Le début du XVIIIe siècle voit naître en France et en Angleterre deux des bulles spéculatives les plus monumentales de l’histoire. En France, un Écossais flamboyant du nom de John Law convainc le Régent Philippe d’Orléans d’un projet aussi audacieux qu’improbable : remplacer les pièces d’or et d’argent par du papier-monnaie, et financer la dette de l’État grâce aux bénéfices futurs de la Compagnie du Mississippi, censée exploiter les richesses de la Louisiane française.
La Compagnie émet des actions. Les investisseurs FOMO (se ruent dessus). En 1719, les actions passent de 500 à 18 000 livres en quelques mois, un véritable memecoin. La rue est tellement bondée qu’un bossu y loue son dos comme bureau d’écriture pour rédiger les contrats. Les aubergistes et coiffeurs deviennent millionnaires du jour au lendemain (le mot « millionnaire » entre d’ailleurs dans la langue française à cette époque précise).
Même chose en Angleterre avec la South Sea Company… Newton lui-même, content de son investissement initial, FOMO toutes ses économies au sommet de la bulle. Résultat : il perd 20 000 livres sterling et dira pour l’éternité : « Je peux calculer le mouvement des corps célestes, mais pas la folie des hommes. »
Isaac Newton avait vendu ses actions de la South Sea Company en avril 1720 avec un joli bénéfice de 7 000 livres. Puis, voyant ses amis continuer à s’enrichir, il racheta au sommet de la bulle.
Quand elle s’effondra en septembre, il avait perdu 20 000 livres, soit l’équivalent d’environ 3 millions d’euros actuels. Il était tellement dégoûté par cet épisode qu’il interdit qu’on prononce les mots « South Sea » en sa présence jusqu’à sa mort (MDR).
1929 — Le Jeudi Noir et la Grande Dépression
| −89 % | 25 % | 12 ans |
|---|---|---|
| Dow Jones 1929–32 | Chômage US | Retour au niveau initial |
Le 24 octobre 1929, le « Jeudi Noir », restera à jamais le symbole de l’effondrement économique le plus dévastateur de l’histoire moderne. Mais la catastrophe ne sort pas de nulle part : elle est le produit d’une décennie de délire spéculatif, les Années folles, où tout le monde achète des actions à crédit et où les économistes les plus sérieux affirment que la prospérité est désormais permanente.
En 1928, le professeur Irving Fisher déclare devant ses pairs : « Les cours boursiers ont atteint ce qui ressemble à un haut plateau permanent. » Deux ans plus tard, le Dow Jones aura perdu 89 % de sa valeur. Fisher lui-même perdra toute sa fortune et sa maison…
Le krach est suivi d’une déflation catastrophique, de faillites bancaires en cascade et d’un chômage qui touche un Américain sur quatre. Les files d’attente aux soupes populaires deviennent le symbole d’une nation à bout de souffle.
En 1930, le syndicat des producteurs de pommes de l’Oregon, confronté à un effondrement des prix agricoles, eut l’idée de vendre ses stocks directement aux chômeurs à crédit. En quelques semaines, 6 000 vendeurs de pommes s’installèrent dans les rues de New York. Parmi eux, d’anciens directeurs de banques, des courtiers en Bourse et des ingénieurs.
1987 — Le Lundi Noir
| −22,6 % | 500 Md$ | 1 jour |
|---|---|---|
| En une seule journée | Capis envolées | Record historique |
Le 19 octobre 1987 reste la journée la plus noire de l’histoire de Wall Street en termes de pourcentage : en l’espace de quelques heures, le Dow Jones perd 22,6 % de sa valeur. Le plus dingue ? Personne n’est vraiment capable d’en expliquer la cause précise, même aujourd’hui.
La piste principale pointe vers le « program trading » : des algorithmes informatiques, récemment introduits à la Bourse, chargés de vendre automatiquement dès que les cours chutent. Quand les cours commencent à baisser légèrement, les algorithmes vendent, ce qui fait baisser les cours davantage, ce qui déclenche d’autres algorithmes, dans une spirale infernale que les opérateurs humains, tétanisés, ne peuvent plus arrêter.
Le plus remarquable est la rapidité du rebond : à la différence de 1929, les marchés récupèrent l’essentiel de leurs pertes en moins de deux ans. Le krach de 1987 est ainsi entré dans l’histoire comme le grand krach sans dépression.
Plusieurs témoignages rapportent qu’un trader d’une grande banque de new York a quitté son poste pour déjeuner à 12h30, alors que les cours commençaient à montrer des signes inquiétants. Il revint à 14h pour trouver son bureau dans le chaos, ses collègues en larmes, et son carnet d’ordres représentant une perte de plusieurs millions de dollars.
Sa seule défense : « J’avais une réservation au restaurant depuis trois semaines. » Il fut licencié le soir même.
2000 — L’Éclatement de la Bulle Internet
| −78 % | 5 000 Md$ | Pets.com |
|---|---|---|
| Nasdaq 2000–2002 | Capis perdues | Symbole de l’absurde |
À la fin des années 1990, une nouvelle religion fait des adeptes : Internet va tout changer, et toute société dont le nom se termine par « .com » mérite d’être valorisée à des milliards de dollars, même sans chiffre d’affaires, même sans modèle économique, parfois même sans produit. Les mecs financent des projets sur serviettes en papier. Les introductions en Bourse font doubler les cours dès le premier jour de cotation.
Pets.com vend des croquettes pour animaux sur Internet et brûle 147 millions de dollars en neuf mois avant de faire faillite. Webvan promet de livrer vos courses en trente minutes et investit 1 milliard de dollars en infrastructure avant d’avoir un seul client rentable. En mars 2000, le Nasdaq culmine à 5 132 points. En octobre 2002, il est à 1 108. Il lui faudra quinze ans pour retrouver son sommet.
En 1999, un entrepreneur se présente devant un panel d’investisseurs de la Silicon Valley avec, pour tout document, une serviette de restaurant sur laquelle était griffonné en cinq lignes son « modèle économique ». Son concept : un site de partage de photos pour chiens. Il repart avec un chèque de 2 millions de dollars.
Quand la bulle éclata, l’investisseur rechercha l’entrepreneur. Celui-ci avait entre-temps lancé quatre autres start-ups et brûlé l’intégralité de la mise. Les deux avaient au moins la serviette en commun.
2008 — La Crise des Subprimes et l’Effondrement Mondial
| −57 % | 8 000 Md$ | Lehman |
|---|---|---|
| S&P 500 2007–2009 | Richesse évaporée | Faillite historique |
La crise de 2008 est à la fois la plus complexe et la plus scandaleuse. Elle naît d’une idée simple devenue monstrueuse : distribuer des crédits immobiliers à des ménages américains insolvables (les fameux « subprimes »), puis repackager ces créances pourries en produits financiers sophistiqués vendus dans le monde entier, avec des notes AAA attribuées par des agences de notation grassement payées par les banques elles-mêmes pour noter leurs propres produits.
Quand le marché immobilier américain se retourne en 2006-2007, tout l’édifice s’effondre. Lehman Brothers, quatrième banque d’investissement américaine, fait faillite le 15 septembre 2008. Les marchés mondiaux perdent des milliers de milliards de dollars en quelques semaines. Les gouvernements sont contraints de nationaliser des banques et d’injecter des sommes colossales d’argent public. Le bilan humain est considérable : des millions de familles américaines perdent leur maison, des dizaines de millions de personnes dans le monde perdent leur emploi.
En 2007, le PDG de Citigroup Chuck Prince, interrogé sur les risques croissants des marchés du crédit, répondit avec légèreté : « Tant que la musique joue, il faut se lever et danser. Nous dansons encore. »
Quelques mois plus tard, la musique s’arrêtait brutalement. Citigroup perdait 65 milliards de dollars et devait être sauvée par le gouvernement américain à hauteur de 45 milliards. Chuck Prince reçut un parachute doré de 29 millions de dollars en partant.
2020 — Le Krach Covid : la Panique la Plus Rapide de l’Histoire
| −34 % | 33 jours | +67 % |
|---|---|---|
| S&P 500 en 33 jours | Vitesse record | Rebond en 5 mois |
Le 20 février 2020, les marchés financiers mondiaux sont au sommet. Les économistes sont satisfaits, les indicateurs sont au vert, Donald Trump tweete quotidiennement sur la santé de Wall Street, rien n’a changé depuis. Et puis, en 33 jours (un record absolu dans l’histoire financière mondiale) le SP 500 s’effondre de 34 %, plus vite que lors de la Grande Dépression, plus vite qu’en 1987. La cause : un coronavirus apparu à Wuhan quelques semaines plus tôt, et dont tout le monde avait décidé de ne pas s’inquiéter.
Ce krach est historique à plusieurs titres. D’abord, sa vitesse vertigineuse. Ensuite, son rebond spectaculaire : grâce à des injections monétaires historiques de la Fed (plus de 3 000 milliards de dollars en quelques semaines), les marchés effacent leurs pertes en cinq mois.
Le 20 avril 2020 restera dans les annales comme le jour où le pétrole a valu moins zéro dollar. T’as bien bien lu : −37,63 dollars le baril pour le WTI. Autrement dit, des producteurs payaient pour que quelqu’un accepte de prendre leur pétrole. La raison : les réservoirs étaient pleins, personne ne conduisait plus, les avions étaient cloués au sol, et les contrats à terme arrivaient à échéance le lendemain. Les détenteurs étaient obligés de prendre livraison physique de barils qu’ils n’avaient nulle part où mettre.
Des milliers de particuliers, voyant le prix chuter, décidèrent d’acheter « à bon marché » sans comprendre la mécanique des contrats à terme. L’un d’eux raconte sur Reddit avoir investi 2 000 dollars « pour acheter du pétrole pas cher » et avoir reçu un relèvement de compte de 9 000 dollars supplémentaires. Il avait payé 9 000 dollars pour ne rien avoir du tout.
Ce petit historique des grands krachs révèle une constante incroyable : l’humanité semble condamnée à répéter les mêmes erreurs, avec une créativité remarquable dans la forme mais une banalité consternante dans le fond. Chaque bulle porte en elle la conviction que « cette fois, c’est différent », que les nouvelles tulipes, les nouvelles actions, les nouvelles technologies ou les nouveaux instruments financiers échappent aux lois de la gravité économique.
John Kenneth Galbraith estimait que la mémoire financière collective ne dure pas plus de vingt ans, juste assez pour que la génération suivante n’ait pas été personnellement brûlée par la précédente catastrophe, et soit donc prête pour la suivante. Depuis la tulipomanie de 1637, l’histoire lui donne raison avec une régularité métronomique.
Quand tout le monde autour de toi s’enrichit vite et facilement, que les experts t’assurent que les fondamentaux justifient les valorisations, et que ton voisin te parle de son investissement génial lors d’un dîner. ALORS, repose ton verre, rentre chez toi et prends tes profits.




